Union européenne : le couple franco -allemand est une mirage

Le « couple franco-allemand » est mort. Conseils stratégiques aux dirigeants français qui ne s’en sont pas encore aperçus.

par Edouard Husson.

Le « couple franco-allemand » n’existe plus depuis longtemps. Les Allemands le savent et ont l’intelligence politique de ne pas le dire. Car les dirigeants français y croient encore dur comme fer. Et, ce faisant, se privent d’une politique plus conforme aux intérêts français au sein de l’Union européenne.

Jeudi 1er avril, lors d’une audition devant la commission des Affaires européennes du Sénat, Clément Beaune expliquait à propos d’une évolution du pacte de stabilité européen : « Nous devrons avoir une discussion franco-allemande d’abord, sans doute en fin d’année 2021, début 2022 avec le nouveau gouvernement fédéral » issu des législatives de septembre.

Laissons de côté la maladresse qui consiste à faire de ce sujet un thème pour la campagne électorale allemande de cet été alors qu’une partie non négligeable de l’opinion allemande reste hostile à un assouplissement des règles d’équilibre budgétaire issues des traités européens. Bruno Le Maire lui-même s’est plaint récemment des freins mis par des personnalités conservatrices et le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe à l’adoption du plan de relance. Laissons de côté aussi la question de fond: est-ce une bonne chose pour la France que la France continue à laisser filer ses finances publiques, tout en obtenant de l’UE une distinction entre dépenses de fonctionnement et dépenses d’investissement.

Le problème posé par la déclaration de M. Beaune tient au caractère anachronique de la politique française. Les dirigeants français s’accrochent à la priorité du couple franco-allemand au sein des institutions européennes alors qu’ils n’en ont pratiquement rien retiré ces dernières années, comme je l’ai montré dans un livre récent

Le mythe du couple franco-allemand

Il existe en France tout un récit officiel qui mène de la réconciliation à l’amitié franco-allemande et de cette amitié à l’approfondissement constant de la construction européenne. Or cette « amitié » politique à laquelle les commentateurs français donnent le nom de « couple » – une expression jamais utilisée en Allemagne1 – a connu de sérieuses interruptions et2 a été en permanence l’objet de considérations de puissance chez les deux partenaires.

6 conseils stratégiques aux dirigeants français face à l’Allemagne

L’Allemagne est en train de changer à grande vitesse. En particulier, dans les sondages, on assiste à une chute accélérée de la CDU, le parti de Madame Merkel. Elle devrait avoir du mal, lors des prochaines élections législatives, à dépasser les 25% (alors qu’elle était à 41% en 2013) et n’aura vraisemblablement que quelques points d’avance sur les Verts et moins de dix sur le SPD. Le prochain chancelier, vraisemblablement à la tête d’une coalition de trois partis, sera donc bien plus faible que ses prédécesseurs. D’autre part, l’Allemagne a perdu progressivement les arbitrages au sein de l’UE, depuis une dizaine d’années, concernant les politiques d’assouplissement budgétaire et monétaire : ils se sont fait malgré elle. Enfin, le départ de la Grande-Bretagne de l’UE est un coup dur pour l’Allemagne, dans la mesure où cette dernière pouvait le plus souvent compter sur un soutien britannique dans les votes, au service de l’approfondissement du « grand marché ».

Tous ces bouleversements de la donne européenne devraient amener les dirigeants français à changer radicalement de stratégie face à l’Allemagne.

  1. La consultation par Paris de Berlin, dont la position est affaiblie dans l’UE par la décennie 2010, doit clore une négociation européenne et non être un préalable, comme le croit encore M. Beaune.
  2. Les décisions en Allemagne se prendront de moins en moins à Berlin et de plus en plus dans les capitales économiques régionales – Düsseldorf, Francfort, Stuttgart, Munich, Dresde. C’est là qu’il faut développer nos réseaux, tisser des liens personnels désormais. La politique franco-allemande ne se traite plus seulement entre gouvernements nationaux mais aussi entre régions, entre villes.
  3. Les Allemands qui travaillent au sein des institutions européennes sont devenus également très importants comme cible de lobbying. Qu’ils travaillent à la Commission, sous l’autorité d’Ursula von der Leyen ou au Parlement, leur avis compte beaucoup. À l’inverse, si on les oublie, ils peuvent bloquer une politique française.
  4. Nous devons arriver à Berlin et aux conseils européens en ayant déjà constitué des majorités qui, au besoin, s’imposent à l’Allemagne. Cela veut dire que, du point de vue de la France, il n’y a plus de « petits pays ». Tous les votes comptent.
  5. La présence à la tête du gouvernement italien de l’ancien président de la BCE, Mario Draghi, l’homme qui a forcé, en 2012-2013, les Allemands à une politique monétaire plus souple est un atout pour la France. Ce devrait être l’occasion de créer une vraie communauté d’intérêts de la France avec l’Italie et l’Espagne, pour peser plus dans les institutions européennes.
  6. Enfin, quels que soient nos partenaires de négociation, pour être crédible, la France doit remettre ses finances publiques en ordre. Cela vaut particulièrement, bien entendu, vis-à-vis de l’Allemagne, qui ne nous prend plus au sérieux depuis des années, du fait de nos déficits (réalisés à l’abri des taux d’intérêts bas qu’elle garantit pour la zone euro).

Publié par Kaw Diallo

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